L'art de la négociation en période électorale
Les premiers ministres sont dans une position unique lors d’une campagne électorale fédérale et cherchent à utiliser leur influence pour obtenir des engagements de la part des chefs de parti lorsqu’ils font campagne à travers le pays. Les premiers ministres ont accès aux marchés des médias locaux, à des professionnels de la communication et à d’autres collaborateurs qui peuvent les aider à faire passer leurs messages aux électeurs de leurs provinces respectives. Les dirigeants fédéraux peuvent utiliser les Premiers ministres accueillants comme un prolongement de leur campagne et chercher à apaiser ou à atténuer les critiques des Premiers ministres hostiles. C’est, ou peut être, une poule aux œufs d’or. C’est l’art de la négociation, à la manière d’une élection.
Dans les premiers jours de la campagne fédérale actuelle, nous avons vu ce titre : « Les libéraux et les conservateurs promettent de réduire les péages sur le pont de la Confédération et le ferry : Premier ministre de l’Île-du-Prince-Édouard ». Il s’agit d’une petite promesse financière dans une campagne où de nombreuses promesses se chiffrent en milliards, mais c’est un engagement très important pour les habitants de l’Île où les sièges libéraux semblaient menacés. Il n’est donc pas surprenant que, quelques jours plus tard, le premier ministre de Terre-Neuve, Andrew Furey, ait demandé que les tarifs soient supprimés sur les ferries de Marine Atlantique par « souci d’équité ». Gander – rencontre l’oie (jeu de mots).
Au fil des ans, les Premiers ministres se sont montrés réticents à l’idée qu’ils n’étaient qu’un simple compte de caisse pour les provinces. Pierre Trudeau a un jour critiqué cet arrangement, estimant qu’il traitait le Premier ministre comme le maître d’hôtel des Premiers ministres. Prenons l’exemple du Premier ministre Harper qui, à l’instar de son prédécesseur Trudeau, a tenté de mener une politique de « fédéralisme démêlé ». Il s’agit d’une politique budgétaire dans laquelle le gouvernement fédéral refuse de financer des domaines relevant de la compétence des provinces. Pour leur part, les Premiers ministres veulent de l’argent, mais ne veulent pas de conditions (c’est-à-dire de responsabilité).
Cependant, c’est aussi ainsi que fonctionne le Canada – il n’est pas construit sur des édifices comptables rigides tels que les principes comptables généralement acceptés, mais sur un ensemble de valeurs partagées poursuivies en coopération. Les soins de santé universels et les transferts importants en matière de santé en sont un excellent exemple.
En Ontario, où Doug Ford s’est fait le champion des travailleurs syndiqués du secteur automobile, le premier ministre a obtenu l’engagement dont il avait besoin : un fonds de réponse stratégique de 2 milliards de dollars au profit des constructeurs automobiles. M. Ford s’est ostensiblement tenu à l’écart de M. Poilievre, alors que son directeur de campagne a lancé de sérieuses critiques à l’encontre de la campagne des conservateurs fédéraux. Ford est un populiste en col bleu et ne serait pas le choix le plus évident pour soutenir un ancien banquier de Goldman Sachs, formé à Oxford, comme Mark Carney, mais les élections ont des conséquences.
Pour ne pas être en reste, en Nouvelle-Écosse, le premier ministre Tim Houston a écrit une lettre détaillant sa liste de souhaits pour le prochain premier ministre, qui comprend notamment le financement de l’isthme de Chignecto, des quais, du train à grande vitesse et d’une nouvelle usine de pâte à papier.
Le fait est que ce n’est pas seulement l’argent, mais parfois les changements de politique (qui ont des conséquences financières) qui offrent les avantages les plus attrayants pour les Premiers ministres provinciaux et territoriaux. Danielle Smith a présenté sa liste comme des « demandes » et a répété plusieurs politiques qu’elle souhaite voir modifiées par le prochain gouvernement, notamment l’accès transfrontalier sans entrave à la construction d’oléoducs et la fin de la proposition de plafonnement des émissions de gaz à effet de serre. M. Poilievre, que le premier ministre Smith a soutenu, a depuis longtemps ses propres politiques qui correspondent à ses dernières « demandes » pour Ottawa. M. Carney a répondu en s’engageant à créer un Bureau des grands projets fédéraux chargé de prendre des décisions sur les projets dans un délai de deux ans et de consolider les différents processus gouvernementaux en un « guichet unique ».
Au Québec, où, lors des dernières élections, le premier ministre Legault avait qualifié les libéraux et les néo-démocrates de « dangereux », il s’abstient cette fois-ci de soutenir un parti ou un leader. La demande de la campagne de M. Legault était de s’engager à réduire de moitié le nombre d’immigrants temporaires au Québec et de protéger les secteurs clés de l’économie de la province. Et même s’il ne soutient pas de parti dans la campagne, il a fait l’éloge de Pierre Poilievre qui s’est engagé à donner à la province plus de pouvoir pour sélectionner les immigrants temporaires.
Dans tout scénario de conclusion d’un accord, et plus particulièrement dans les campagnes, il convient de promouvoir les avantages et d’adoucir l’accord. Il est également important d’évaluer et de prendre le temps de trouver des points communs. Par exemple, les trois principaux partis se sont engagés à investir dans le logement, à financer les soins de santé et à améliorer les infrastructures, ce qui est conforme aux priorités provinciales.
Mais quelle que soit la manière dont les Premiers ministres s’engagent ou choisissent de ne pas s’engager, ce sont les électeurs qui décident en fin de compte : Marché ou pas marché.
Darrell Dexter est vice-président de Global Affaires publiques. Il a été Premier ministre de la Nouvelle-Écosse de 2009 à 2013 et président du Conseil de la Fédération (2012-2013).